Cherchez l'erreur, Dossiers

Erreur : ce n’est pas que “la faute à l’élève” !

Sortir l’erreur de son statut de sanction à l’école et en prendre soin pour la penser comme une composante incontournable de l’apprentissage. Tel est le leit motiv d’Yves Reuter, professeur émérite en sciences de l’Education à l’université de Lille. Pourtant, contrairement à d’autres espaces d’apprentissages, comme la maison ou les lieux de pratiques extra-scolaires, l’école tarde à prendre en compte le droit à l’erreur en France.

Yves Reuter, professeur émérite en sciences de l’Education à l’université de Lille.

Quelle est la place de l’erreur à l’école ?

Yves Reuter : Historiquement, l’école se fonde, au moins en partie, sur la possibilité, voire le droit à l’erreur. Elle permet, à la différence de la « formation sur le tas », de donner le temps et la possibilité de se tromper sans conséquence grave. A vrai dire, ce serait sans doute l’absence d’erreurs qui devrait apparaître anormale tant il est difficile d’apprendre sans rencontrer de problèmes. Mais l’institution scolaire et un certain nombre d’enseignants n’en ont pas encore forcément conscience. Ce qui fait que l’erreur continue trop souvent à être sanctionnée, voire stigmatisée.

Quelles sont les conséquences de l’erreur posée comme sanction pour les élèves ?

Y.R. : Ce qu’on appelle « erreur » est en fait le résultat d’une double production : quelqu’un a fait quelque chose, juste ou faux, et quelqu’un d’autre, qui a une relative autorité, porte un jugement dessus. A l’image du football, il n’y a faute que si l’arbitre l’a décidé, qu’il y ait faute ou non. L’erreur est assimilée à une infraction à une règle, une norme ou une loi. Avec comme conséquences pour nombre d’élèves l’évitement des risques, ce qui va à l’encontre du processus d’apprentissage, ou encore l’anxiété, la culpabilité et des atteintes à l’estime de soi… Certains élèves se retrouvent ainsi avec le sentiment qu’ils ne progresseront jamais. L’erreur posée comme sanction occulte aussi tout ce qui va bien ou qui ne pose pas de problème particulier.

Quelles peuvent-être les causes des erreurs d’élèves ?

Y.R. : Une erreur ne renvoie pas nécessairement à du non-acquis, du non su, ou du moins pas uniquement. Ainsi, un élève peut recourir à une démarche particulière mais l’enseignant en souhaite une autre. L’élève qui écrit au passé simple « il prena » montre qu’il a intégré les formes classiques de ce temps. Des erreurs quant aux contenus d’une discipline peuvent aussi être tributaires de ce qui est enseigné dans une autre discipline. L’enseignant peut lui-même se tromper. Enfin, les règles peuvent être variables selon les espaces géographiques, nationaux, historiques… Par exemple nénufar pouvait s’écrire ainsi jusqu’en 1935 et peut à nouveau s’écrire ainsi depuis les Recommandations orthographiques de 1990.

A votre avis, comment l’erreur devrait-elle être appréhendée au niveau scolaire ?

Y.R. : L’erreur n’est pas une fin en soi mais une ouverture à des questionnements. Ce qui est en jeu ici c’est donc la possibilité d’exploiter les diverses potentialités de l’erreur envisagée comme un outil et non plus simplement comme un défaut. Les erreurs des élèves constituent ainsi des traces des cheminements cognitifs des élèves et des outils de guidage pour des interventions enseignantes mieux ciblées. Ce qui me semble important, c’est que l’élève puisse voir que l’enseignant l’a pris au sérieux, qu’il souhaite l’aider, qu’il lui donne les moyens de comprendre pourquoi il coince et comment progresser. Les manières de penser des élèves peuvent être autres, différentes, et non pas « moins bien » ou illogiques. L’erreur est ainsi une porte vers la pensée invisible de l’élève.

Concrètement, comment faire ?

Y.R. : C’est une question d’organisation du travail. Il peut par exemple être important à certains moments de repérer les erreurs récurrentes d’un élève, plutôt que toutes ses erreurs, pour l’aider à avancer. Certaines erreurs plus fréquentes peuvent aussi être travaillées collectivement ou au sein de petits groupes d’élèves. Et plutôt que d’aller trop vite pour finir le programme, il vaut peut-être mieux ralentir un peu pour voir les obstacles que rencontrent les élèves et se dire que c’est important de les aider à les surmonter.

L’élève peut-il être moteur de ces évolutions ?

Y.R. : On ne fait pas progresser quelqu’un sans lui. Mais c’est à l’enseignant de créer les conditions pour que l’élève puisse, quand il rencontre un problème, aller le trouver ou trouver auprès d’autres élèves de quoi l’aider dans l’organisation pédagogique. Si ce n’est pas le cas, il y a là un problème d’enseignement. Cela se voit très clairement en pédagogie classique.  C’est en revanche différent dans un certain nombre de pédagogies alternatives, où on pose que tout le monde peut se tromper ou ne pas savoir, même le professeur, qu’il n’y a pas à en avoir honte et qu’il est possible d’en discuter et de regarder cela tous ensemble.

Comment faire évoluer le système pédagogique actuel ?

Y.R. : Même si le discours officiel a changé, il y a encore un écart entre les formations et la réalité des pratiques. Il faut arrêter avec cette pression évaluative, d’ailleurs relancée par le ministère actuel. A trop en faire, cela réduit le temps des apprentissages. Une évaluation bienveillante consisterait à accentuer l’attention accordée aux productions des élèves et à être plus à l’écoute de ce qu’ils disent sur ce qu’ils font. Car les élèves ne sont, somme toute, pas plus fous que nous.

 

 

A lire : Panser l’erreur à l’école. De l’erreur au dysfonctionnement – Yves Reuter, Presses universitaires du Septentrion Coll. Savoirs mieux, 2013

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