Bioéthique, l’affaire de tous

Décoder « le yin du yang » à l’ère des progrès technologiques

En mai 2020, une compétition pour les personnes avec un handicap physique dotées d’une assistance technologique – ou bionique – se tiendra à Zurich, en Suisse. Pendant deux jours, le Cybathlon, tel qu’il a été baptisé, rassemblera des équipes venues des quatre coins du monde. Au programme, des courses avec des exosquelettes, des prothèses robotisées, des vélos à stimulation électrique ou des interfaces cerveau-machine. Des épreuves que l’on pourrait qualifier, pour le moins, d’« extraordinaires ». Nous pourrions nous arrêter ici, à la nature technologique de la compétition, presque tout droit sortie de la science-fiction. Mais nous oublierions alors son autre vocation.

En effet, pour le fondateur du Cybathlon, qui a lancé les premiers jeux à la fin 2016, c’était l’occasion rêvée pour les équipes de se rencontrer, d’échanger et de propulser le développement de ces nouvelles technologies. Dans quel but ? Améliorer et faciliter le quotidien de ceux et celles qui en ont besoin. Ainsi, les prothèses robotisées aideront les personnes amputées d’un bras ou d’une jambe à accomplir des tâches de la vie quotidienne (comme monter des marches ou soulever un verre d’eau) ; les exosquelettes, aux personnes paraplégiques de se tenir debout et (potentiellement) marcher ; les interfaces cerveau-machine, d’initier des mouvements par la pensée ; et les vélos à stimulation électrique, de solliciter les muscles des personnes en chaise roulante, en pratiquant une activité physique régulière.

Cette compétition soulève-t-elle des questions éthiques ?

À première vue, nous pourrions dire que non. Mais en réalité, les épreuves du Cybathlon, les premières du genre, suscitent des sentiments mitigés. En fait, l’avis qu’ont les gens sur des méthodes d’amélioration de la condition humaine bascule entre enthousiasme et incertitude. Pourquoi ? Nathanaël Jarrassé, scientifique et chercheur à l’Institut des systèmes intelligents et de robotiques (Isir), à Paris, propose une explication à ce phénomène : « Soit vous êtes en admiration et vous attribuerez la grande partie des avancées à la technologie plutôt qu’à l’Homme, et vous devenez un techno-enthousiaste un peu trop engagé, en ayant l’idée simpliste que la science et la technologie vont résoudre tous nos problèmes ; soit vous avez peur et vous avez des discours de méfiance, et rejetez la technologie. »

Mais entre ces deux regards, un troisième s’interpose. C’est celui des personnes avec un handicap physique – premières utilisatrices de ces technologies – et les ingénieurs qui conçoivent ces appareils. « Les exosquelettes, qui permettent la verticalisation du corps, sont par exemple utilisés par des médecins pour faciliter la digestion et améliorer la circulation sanguine », indique Nathanaël Jarrassé. En effet, à force de passer trop de temps assises, ces personnes ont des risques plus élevés de former des caillots sanguins. Conséquence : les « tuyaux » qui acheminent le sang dans les différentes parties du corps (comme les veines ou les capillaires) se bouchent, ce qui cause de graves soucis pour leur santé.

Le chercheur, dont les travaux de recherche portent sur les prothèses de bras robotisées, a assisté à la première édition des jeux, en 2016. L’un, parmi 4 600 autres spectateurs. À l’époque, il s’y rend avec un certain scepticisme : « Je m’attendais à voir un freak show (spectacle de monstres), mais je me suis vite rendu compte que c’était l’humain qui était mis en avant, et pas la technologie. On a pu voir ses échecs, sa souffrance et sa douleur, confie-t-il. Les prothèses ne sont pas des dispositifs magiques : il faut apprendre à s’en servir. Cela se traduit par des mois d’entraînement, des sacrifices et de la fatigue, car l’apprentissage demande une concentration énorme de la part de la personne qui s’en sert. » Nous nous éloignons donc un peu de l’image futuriste du Cyborg, cet être moitié humain, moitié machine.

En revanche, les craintes sur l’usage des nouvelles technologies ne sont pas à prendre à la légère. Mais pour bien appréhender leurs possibles dérives sur la vie humaine, il appartient à chacun de participer au débat en comprenant les limites actuelles de ces avancées technologiques. Vance Bergeron, chercheur à l’École normale supérieure de Lyon, a participé au Cybathlon en 2016 et se projette déjà à la prochaine rencontre en 2020. Devenu tétraplégique suite à un accident en 2013, ce franco-américain de 57 ans pilotera le vélo à stimulation électrique que son équipe et lui ont confectionné dans leur laboratoire. Il porte une double casquette : celle du chercheur et celle de l’utilisateur de ces nouvelles technologies. Sa philosophie : « Il y a toujours un côté yin et un côté yang à la technologie. Les gens auront moins peur si nous avons des discussions et veillons à rendre la technologie moins mystique. »

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